Comment Love Live! Sunshine!! a sauvé une ville entière
Numazu, ville japonaise mourante sauvée par un anime : l'histoire vraie derrière Love Live! Sunshine!! et Aqours.
Numazu, préfecture de Shizuoka. Une ville portuaire que la plupart des Japonais seraient bien incapables de placer sur une carte — et qui est aujourd'hui citée en modèle par le gouvernement. Entre les deux : dix ans, neuf lycéennes de fiction, et quelques milliers de personnes qui ont fait bien plus que ce qu'on leur demandait.
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Cet article existe aussi en version filmée : archives, extraits, images de la ville et de mes propres voyages. Si vous préférez écouter cette histoire plutôt que la lire, c'est par ici.
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L'homme à genoux
Commençons par une image que je n'arrive pas à oublier.
Juin 2018. Un homme d'une cinquantaine d'années, chemise correcte, est agenouillé sur un trottoir de Numazu. Il frotte le sol avec un chiffon. Ce qu'il nettoie, c'est le visage d'une adolescente — pas une vraie, un personnage d'anime, gravé sur une plaque d'égout que des vandales viennent de recouvrir de peinture.
Cet homme n'est pas un fan venu de loin. C'est un élu municipal en exercice. Et ce jour-là, il a estimé que nettoyer lui-même, à mains presque nues, le visage d'un personnage de fiction valait son temps et sa fonction.
Comment une ville en arrive-t-elle là ? Comment aime-t-on un anime au point qu'un conseiller municipal se mette à genoux pour le défendre ?
La réponse tient en dix ans d'histoire : une ville qui se meurt, un plan parfaitement calculé, et un phénomène que personne — absolument personne — n'avait vu venir.
Personne n'y croyait
L'ombre écrasante de µ's
Pour comprendre ce qui s'est joué à Numazu, il faut d'abord mesurer ce qu'Aqours avait sur les épaules.
En 2013, Love Live! School Idol Project devient un phénomène national. Neuf lycéennes de Tokyo, menées par Honoka, montent un groupe d'idoles pour sauver leur lycée de la fermeture. Ce groupe, c'est μ's — et μ's ne devient pas seulement populaire, μ's devient légendaire. Les neuf seiyuu, qui chantent et dansent réellement sur scène, se produisent au Kōhaku, l'émission de fin d'année la plus regardée du Japon, puis remplissent le Tokyo Dome pour leurs adieux en 2016. Pour une franchise d'animation, c'est le plafond absolu.
C'est dans cette ombre-là qu'Aqours doit exister.
Neuf inconnues, un scénario moqué, une ville anonyme
L'annonce de Love Live! Sunshine!! tombe en 2015. Pour les neuf doubleuses choisies, c'est le rôle d'une vie — certaines n'ont quasiment aucune expérience et héritent du nom le plus lourd de l'industrie. On les voit découvrir la nouvelle, débordantes d'excitation. Avec le recul, on se dit qu'elles ne mesuraient pas encore ce qui les attendait.
Ce qui les attendait, c'était le scepticisme. Franc, bruyant, documenté.
Une partie du fandom de μ's rejette le nouveau groupe en bloc. Les seiyuu ? Des inconnues. Le pitch ? Encore un club d'idoles qui sauve son école de la fermeture — du réchauffé. L'héroïne, Chika Takami ? Encore une genki girl aux cheveux orange, une photocopie de Honoka.
Et puis il y a le décor : Numazu. Une ville portuaire de Shizuoka dont personne n'a rien à dire.
Des débutantes dans l'ombre d'une légende. Un scénario jugé paresseux. Une ville inconnue. Honnêtement : tout était réuni pour que le projet s'éteigne au bout de deux saisons.
Neuf ans plus tard
Le 21 juin 2025, ces mêmes filles remplissent le Belluna Dome de Saitama — plus de 30 000 places — pour leur concert d'adieu, après neuf ans sous la bannière Aqours. Leur dernier single vient d'être numéro un du classement national. Des fans ont payé jusqu'à 82 000 yens pour venir de l'étranger. Et la « fille orange » que tout le monde moquait est devenue l'un des personnages les plus aimés de l'animation japonaise.
Ce succès n'a rien d'un hasard. Love Live! Sunshine!! a redéfini les rapports entre une franchise d'animation et un territoire réel — et c'était calculé. Méthodiquement.
Pour comprendre, il faut remonter avant l'annonce. Avant les seiyuu. Jusqu'aux salles de réunion que le public n'était pas censé voir.
La genèse cachée
Il n'existe presque aucune image de ce moment. Pas de caméra, pas de communiqué. Ce qui s'est joué entre le studio et la mairie de Numazu a été gardé confidentiel — volontairement. Ce qu'on en sait a été reconstitué après coup, en interrogeant les parties prenantes. Et ce silence, on va le voir, était le cœur de la stratégie.
Le problème Akihabara
Quand Sunrise et ses partenaires conçoivent Sunshine!!, ils ont retenu une leçon de μ's.
La première génération vivait à Akihabara, le cœur de la culture otaku mondiale. Et ça posait un problème très concret : Akihabara appartient à tout le monde. Trop de licences concurrentes, trop d'enseignes, trop de bruit. Impossible d'y planter son drapeau.
Cette fois, ils veulent l'inverse exact : un territoire vierge. Une ville où leur histoire serait la seule histoire.
Le ratio parfait
Le cahier des charges est presque comptable. Assez proche de Tokyo pour le tourisme de week-end. Connectée à Nagoya et Osaka. Et assez belle pour porter une série entière à l'écran.
Numazu coche toutes les cases. Une vue saisissante du mont Fuji par-dessus la baie de Suruga. Trois aquariums. Un port. Deux heures de Tokyo. Et surtout : aucun anime ne s'y était jamais posé.
La coïncidence qui n'en est pas une
Mais il y a une dernière raison, et c'est celle qui donne toute sa profondeur au projet.
Love Live! Sunshine!! raconte neuf lycéennes qui se battent pour sauver leur école d'une fermeture provoquée par le manque d'élèves. Et la vraie Numazu, à ce moment-là, est une ville qui perd ses jeunes, ses commerces et son avenir depuis des décennies.
Le scénario de la fiction et le diagnostic de la ville réelle sont le même document. La série ne prend pas Numazu pour décor : elle prend Numazu pour sujet.
C'est précisément pour ça qu'il n'est pas nécessaire d'aimer les idols pour que cette histoire vous parle. Sous les chansons et les chorégraphies, Sunshine!! raconte une seule chose : se battre pour un endroit qui meurt. À l'écran, des filles sauvent leur école. Derrière l'écran, une ville essaie de se sauver elle-même. La même histoire jouée deux fois, en simultané.
Le pacte secret
Ce qui suit constitue une rupture historique dans la pratique du seichi junrei. Avant Sunshine!!, les studios utilisaient les villes en cachette, par crainte du refus. Ici, c'est l'inverse absolu.
Un membre de l'équipe de production va s'installer au sein de l'équipe de revitalisation de la mairie de Numazu. Pas pour une réunion : pour y travailler. Pendant des mois, avant la diffusion, il conseille les commerçants, prépare les questions de droits, explique à la ville comment accueillir ce qui va lui tomber dessus.
Et surtout, il leur demande de garder le secret. De ne rien annoncer.
Il fallait que les premiers fans aient l'impression de découvrir la ville par eux-mêmes. Préserver l'illusion du hasard, le côté organique du pèlerinage. C'est pour cette raison que les sceptiques de 2015 ne voyaient qu'une ville anonyme choisie au petit bonheur — ils ignoraient qu'ils regardaient l'opération de revitalisation urbaine la plus ambitieuse de l'histoire de l'animation japonaise.
La ville devient l'histoire
Quand la série démarre sa diffusion en juillet 2016, la ville est déjà prête. Et le plus simple, pour raconter à quoi ressemble ce dispositif, c'est de le raconter à hauteur d'homme : en descendant du train.
Descendre du train
Dès la sortie de la gare, le ton est donné : des taxis aux couleurs des personnages parcourent la ville. Un taxi Yoshiko passe — pardon, Yohane — et on n'a pas encore fait cent mètres qu'on a déjà compris qu'on n'était pas dans une ville ordinaire. On dit qu'ils sont remplis de goodies ; je n'en ai jamais pris un seul, et je le regrette à chaque voyage.
Le bus
Ça ne s'arrête pas aux taxis. Une flotte entière de bus recouverts des neuf personnages quadrille la ville. Et les détails comptent : à l'intérieur, les annonces d'arrêts ont été enregistrées par les seiyuu. Vous montez dans le bus pour Uchiura, et c'est la voix de Chika qui vous annonce votre arrêt. Les bus thématiques ont même des horaires précis — au point que les pèlerins calent leurs journées dessus.
Prendre le bus à Numazu, ce n'est plus un déplacement. C'est déjà le premier chapitre du voyage.
Des fans partout
Et partout, il y a des pèlerins. L'appareil photo levé devant une plaque d'égout, un carnet à la main, le regard qui cherche l'angle exact d'un plan de l'anime.
À l'époque, je cherchais chaque spot à la main, dans des threads et des blogs japonais — c'est d'ailleurs précisément ce qui m'a poussé, des années plus tard, à construire mes propres cartes de pèlerinage pour qu'aucun francophone n'ait à refaire ce travail. En tant qu'otaku qui voyage seul, mon plan était simple : rester dans mon coin.
Sauf qu'à Numazu, c'est impossible. Parce que ce ne sont pas seulement les fans qui sont accueillants — c'est la ville elle-même.
Les commerçants qui se découvrent à l'écran
Les scénaristes avaient intégré de vrais commerces dans le récit. Pas en arrière-plan : dans l'histoire. Des scènes où les personnages achètent une pâtisserie, s'arrêtent dans un konbini. Et certains propriétaires l'ont découvert en regardant l'anime. Du jour au lendemain, leur boutique était un lieu de pèlerinage.
Le point remarquable, c'est qu'ils ne l'ont pas subi : ils l'ont embrassé. On pousse une porte, et on se retrouve à discuter avec un commerçant qui veut savoir d'où l'on vient, qui sort le cahier où les pèlerins laissent un mot. L'introverti que je suis ressortait de chaque boutique avec une conversation de plus. C'est ça, Numazu.
Le Tsuji Photo Studio, studio photo traditionnel du quartier d'Agetsuchi, en fait partie. Plutôt que de se contenter d'un poster en vitrine, il s'est mis à vendre du café infusé à froid pour les pèlerins de passage. Puis des boîtes à café rétro, peintes aux couleurs exactes du bâtiment.
Le premier tampon — la ville devient un jeu
En mai 2017, Numazu lance les tampons « Machiaruki ». Un carnet à 500 yens, et un tampon exclusif par commerce, dessiné aux couleurs d'Aqours.
Le dispositif est d'une intelligence redoutable : le seul moyen de tous les collecter, c'est d'entrer dans les boutiques. Le caviste. Le salon de thé. La vieille confiserie. Chaque tampon transforme un commerce ordinaire en étape sacrée, la ville entière devient un jeu de piste — et vous voilà à pousser des portes que vous n'auriez jamais poussées.
L'exemple le plus parlant, c'est Shougetsu, une petite confiserie d'Uchiura. Sa spécialité : le dorayaki à la mandarine. Il s'en vendait une cinquantaine par jour avant l'anime. Aujourd'hui, lors des week-ends chargés, la boutique en écoule jusqu'à 5 600. Par jour.
L'ardoise du Tsuji — le vertige
Mais le moment où j'ai vraiment senti que quelque chose clochait — dans le bon sens — c'est devant une petite ardoise.
Devant le Tsuji Photo Studio, la gérante et sa fille dessinent à la craie. D'abord la carte de pèlerinage de la saison 1. Puis, devant le succès du lieu, les personnages eux-mêmes, mis à jour au fil des anniversaires.
Et l'anime leur a répondu. Dans le tout dernier épisode, le tableau noir de l'école fait écho à cette ardoise — le même geste, la même craie, comme un clin d'œil de la série à la boutique qui la célébrait. Le bâtiment du Tsuji, lui, apparaît carrément deux fois dans le film.
Vous vous rendez compte du procédé ? L'anime met une vraie boutique dans son histoire. La boutique dessine les personnages de l'anime sur son ardoise. Et l'anime, dans son final, fait un clin d'œil à cette ardoise. À ce stade, on ne sait plus où finit la fiction et où commence la rue. C'est précisément la question que toute cette ville pose.
Ce que personne n'avait calculé
Et c'est ici que l'histoire dérape. Dans le bon sens.
Jusqu'à présent, tout figurait dans un tableur, quelque part chez les éditeurs de Love Live!. Ce qui suit n'était dans aucun tableur.
« Notre ville natale »
Si vous arrivez à Numazu par le train, c'est la première chose que vous voyez en levant les yeux sur la gare. Les neuf filles, un coucher de soleil, et une phrase :
私たちのふるさと、沼津。 Notre ville natale, Numazu.
Pas « la ville de l'anime ». Pas « venez visiter ». Notre ville natale. Le mot japonais, c'est furusato — le chez-soi, le pays d'enfance, l'endroit du cœur. Et ce sont des personnages de fiction qui le disent, sur le bâtiment le plus exposé de la ville.
Toute la collaboration entre Sunshine!! et Numazu repose là-dessus : le jimo ai (地元愛), l'amour de son chez-soi. Chika ne se bat pas pour devenir célèbre — elle se bat pour que sa ville natale existe aux yeux du monde. Et à force de la regarder se battre, les fans ont fini par ressentir la même chose. Peu importe qu'ils soient de Numazu. Peu importe, même, qu'ils soient japonais.
Je crois que c'est là le vrai mécanisme, celui qui a fait passer Numazu d'un simple lieu de pèlerinage à une ville où l'on a envie de revenir.
Parce que si vous transformez un touriste en enfant du pays, il cesse de se comporter comme un touriste. Un touriste vient une fois et repart. Un enfant du pays revient. Il prend soin de sa ville. Il ramasse les déchets sur sa plage. Il s'inquiète quand un commerce ferme. Il a mal quand on abîme une plaque d'égout.
Personnellement, je suis retourné à Numazu une dizaine de fois. À un moment, j'ai arrêté de compter. Parce que ce panneau, je ne le lisais plus comme un slogan : c'était devenu une vérité. Numazu était un peu devenue mon jimoto à moi aussi.
La méfiance qui fond
Uchiura est un hameau de pêcheurs vieillissant à côté de Numazu. C'est aussi l'endroit où vivent Chika et Riko dans l'anime, et donc l'endroit où débarquent les premiers otakus. Des jeunes adultes qui photographient des plaques d'égout et collectionnent des porte-clés. Forcément, les habitants ne comprennent pas. Qui sont ces gens ? Pourquoi viennent-ils ici ?
Et puis il s'est produit quelque chose que personne n'avait scénarisé.
Les fans se sont mis à nettoyer les plages de l'anime, bénévolement. Entre eux. Personne ne leur avait rien demandé.
Pourquoi ? Parce que c'est la plage de Chika. C'est là qu'elle apprend à faire un backflip, là que les filles d'Aqours se promettent de tout donner, se défient et s'entraident. Pour toutes ces raisons, les fans ne supportent pas de la voir sale.
Le plus fou, c'est que ça a commencé avant même la diffusion de l'anime. Le 25 juin 2016, des fans se sont donné rendez-vous sur la plage de Shimago pour la nettoyer. L'invitation avait été lancée en avril sur internet par un fan ordinaire. Pour convaincre, il avait mis côte à côte deux images : l'image promo de Dia devant la plage, sublime — et une photo réelle de cette même plage, jonchée de bois flotté et de déchets. Et il écrivait, en substance, qu'un pèlerinage devait se faire avec gratitude et en harmonie avec la communauté locale, et que c'était pour cette raison qu'il organisait ce nettoyage.
Un fan, avant le premier épisode, formulait déjà tout seul exactement ce que la ville finirait par écrire sur sa gare.
Des adultes venus de tout le Japon ramassent des déchets par amour pour des personnages d'anime. Les chercheurs ont fini par donner un nom à ce comportement : le tourisme bénévole induit par l'anime. Ça n'existait nulle part avant Numazu.
Un conseiller municipal l'a résumé, sidéré : il trouvait incroyable que des gens viennent d'aussi loin pour nettoyer, soulignant qu'un touriste n'entreprend normalement jamais d'action bénévole sur un lieu de visite, et qu'il leur en était extraordinairement reconnaissant.
Retenez ce conseiller. On va le retrouver.
Et ce n'est pas qu'à la plage. La gérante d'une boutique du quartier commerçant raconte qu'un jour, elle a signalé sur les réseaux qu'elle allait désherber les jardinières de la rue : des fans ont pris le bus de nuit pour venir l'aider. D'autres ont nettoyé la rivière Kano. Certains ramassaient les déchets et les remportaient chez eux, pour ne rien laisser derrière.
Le pain à la girafe
L'amour des fans s'est aussi posé sur des choses beaucoup plus petites. Comme ce pain.
Le Noppo Pan : un pain long fourré à la crème, une girafe sur l'emballage. La spécialité de Shizuoka depuis des décennies. On l'achète aux kiosques de la gare de Numazu, c'est le goûter des écoliers du coin.
Dans l'anime, c'est le pain préféré de Hanamaru — elle le mange avec un bonheur absolu. Et dans une scène, on la voit avec Yoshiko et Ruby devant une petite boutique d'Uchiura.
Cette boutique, je la connais. J'y achète mon Noppo Pan à chaque voyage. Elle est tenue par une mamie qui jure, avec un grand sourire, qu'elle a été la toute première à en vendre. Je ne sais pas si c'est vrai. Mais quand on a fait douze mille kilomètres pour lui acheter un pain à la girafe, on a très envie de la croire.
Et je ne suis pas le seul. Des gens viennent du monde entier dans cette boutique. Pas pour un restaurant étoilé : pour le goûter d'écolier d'une ville de province, qu'un anime a rendu nécessaire.
Retenez cette mamie. On la reverra, là où on ne l'attend pas.
Les grands-mères qui montent des maquettes d'idoles
Face à ça, les locaux changent. Mon exemple préféré, c'est le club des okamisan, les commerçantes du quartier d'Agetsuchi. Vingt-six boutiques, des femmes pour la plupart âgées de 70 à 80 ans, qui ne connaissent rien à l'anime.
Alors elles se sont organisées. Chaque semaine, elles regardaient le nouvel épisode ensemble et en discutaient. Et elles ont monté à la main les maquettes officielles des personnages — certaines leur cousant même des vêtements.
Des dames de 80 ans qui assemblent des figurines de lycéennes idoles pour comprendre pourquoi leur quartier est devenu un lieu de pèlerinage. Ça a créé un pont : pour entrer dans le monde de l'anime, elles se sont mises à parler avec des gens de l'âge de leurs petits-enfants.
Et la réciprocité fonctionne dans les deux sens. Au festival d'été de Mitsu, il y a un mikoshi — un autel portatif — de 300 kilos. Pendant des années, il n'y avait plus que des anciens pour le porter, et c'était devenu un vrai problème. Aujourd'hui, il suffit que le centre d'accueil lance un appel : les fans accourent. Ils portent le mikoshi, ils montent les tentes, ils les démontent. Une employée du centre le dit simplement : avant, ils étaient en difficulté ; maintenant, ces gens-là les sauvent pour de bon.
Ils voulaient voir leur propre ville avec les yeux de ceux qui l'aimaient. Et ce qu'ils ont vu, c'est une ville qui valait la peine d'être aimée.
La ville adopte la fiction
Alors les commerçants ont accroché les dédicaces des seiyuu dans leurs vitrines, comme des diplômes. Ils ont laissé les peluches que les fans apportaient. Et la mairie a fait quelque chose d'inouï.
Le groupe fictif a été nommé ambassadeur officiel de la ville. Au même rang protocolaire que les citoyens d'honneur réels — acteurs primés, humoristes connus.
Et la ville ne s'arrête pas au protocole. Au grand feu d'artifice de la rivière Kano — l'événement de l'année à Numazu, des centaines de milliers de personnes sur les berges — elle a fait jouer Mijuku DREAMER, l'une des chansons du groupe, sous les fusées. Exactement comme dans la scène de l'anime où les filles chantent sous le feu d'artifice.
Le président de l'office de tourisme racontera que les messages de remerciement des fans ont afflué toute la soirée. Merci de l'avoir passée. La ville offrait à ses pèlerins la scène de la série, en vrai, à taille réelle.
Le maire souhaite publiquement leur anniversaire aux personnages. Il assiste aux concerts en invité d'honneur. Et en 2024, pour les neuf ans du groupe, il enregistre un message vidéo officiel où il remercie du fond du cœur chacune des membres d'Aqours de dynamiser Numazu au quotidien, et souligne que grâce à leur soutien, un nombre incalculable de personnes visitent la ville.
Un maire qui remercie officiellement des personnages d'anime, au nom de ses citoyens.
Et les chiffres ont suivi cette folie. Un petit bureau d'information à Uchiura est passé de 9 000 visiteurs par an avant la série à près de 80 000 trois ans plus tard. Des économistes ont isolé l'effet propre de l'anime : entre 300 000 et 380 000 pèlerins pour la seule année 2017. L'impact économique total sur la ville a été chiffré entre cinq et six milliards de yens — entre 30 et 38 millions d'euros. Pour un anime.
Et 80 % de ces pèlerins reviennent. Encore et encore. Pas pour revoir les décors : pour retrouver les gens.
La vérité qu'il faut dire
Il serait malhonnête de s'arrêter là. L'anime n'a pas tout sauvé.
Le grand centre commercial de la ville, qui servait les habitants depuis 43 ans, a fermé. La librairie historique de la galerie marchande, où les pèlerins venaient chercher des marque-pages, a baissé le rideau en 2022. Un pèlerin japonais, revenu après deux ans d'absence, écrivait qu'il y achetait toujours ses boissons avant de quitter Numazu, que ça n'existait plus, et qu'il ne savait pas quoi faire à la place.
Le déclin des villes de province japonaises est une lame de fond. Même six milliards de yens ne l'arrêtent pas.
Et pourtant. Cette librairie fermée — Marusan — a rouvert ses portes le temps d'un événement, des années après, pour accueillir une exposition du spin-off Genjitsu no Yohane. J'y étais. Je suis même sur une des photos de la couverture presse, par hasard, perdu dans la foule.
Un commerce mort à qui la franchise offre une dernière journée de vie. Ce n'est pas une victoire économique. C'est autre chose : une ville qui refuse de laisser partir ses lieux sans un dernier au revoir.
Awashima, ou l'homme qui s'est endetté pour une île
Au large de Numazu, il y a une île : Awashima, accessible en ferry. C'est là que se trouve l'hôtel tenu par la famille de Mari, l'une des neuf. Son parc marin a ouvert en 1963 — un aquarium, des spectacles de dauphins, et l'un des plus grands musées des grenouilles du Japon.
C'est dans ce musée qu'apparaît Kanan dans l'anime, enfilant sa combinaison pour plonger ; sur place, une combinaison a d'ailleurs été accrochée en écho au personnage. C'est aussi là que les filles d'Aqours s'entraînent, en courant les escaliers jusqu'au sanctuaire. Un lieu sacré pour quiconque a vu la série.
Mais en février 2024, le parc ferme. Dettes, installations à bout de souffle, fréquentation effondrée. Les chiffres ne tiennent plus.
L'annonce déclenche un tel afflux de gens venus dire au revoir que le parc doit repousser sa fermeture.
Parmi ceux qui refusent d'accepter, il y a Imamura Kunito, 54 ans. Scénariste pour la radio et la télévision, et surtout fan de Love Live! Sunshine!! depuis des années. Son oshi, c'est Kanan — née le même jour que lui, ce qui lui a donné un absurde sentiment de destin.
Et cette île, c'était son lieu à lui. Pendant dix ans, il y est venu encore et encore avec son fils, fan lui aussi. L'aquarium d'Awashima, c'était l'endroit où un père et son adolescent se parlaient vraiment. L'île de son personnage préféré, devenue le décor de ses souvenirs de famille.
Alors il n'est pas resté assis. Il s'est endetté personnellement et a racheté la société qui exploite le parc — lui qui ne connaît rien aux affaires. Et il ne touche pas un yen de salaire : il explique en souriant qu'il est officiellement président, mais que son vrai métier reste scénariste, et qu'il ne prend aucune rémunération sur ce projet.
Le parc a rouvert en juillet 2024, sous la pluie. Les fans faisaient la queue avant l'ouverture. Un visiteur a dit ce jour-là qu'il était venu ici en sortie scolaire, en famille, puis en pèlerinage, que tous ses souvenirs étaient là, et qu'il était tellement soulagé.
La boucle se referme
Revenons à l'homme à genoux.
Au printemps 2018, un financement participatif est lancé pour installer neuf plaques d'égout à l'effigie d'Aqours, disséminées dans la ville pour inciter les pèlerins à explorer à pied. L'objectif est pulvérisé en 30 heures. Au final, les fans versent plus de 33 millions de yens. Pour des plaques d'égout.
Elles sont installées mi-mai. Neuf jours plus tard, des vandales les attaquent : les plaques de Chika et de You sont profondément rayées, l'un filmant pendant que l'autre détruit, pour la gloire sur les réseaux. Début juin, deuxième vague : trois plaques recouvertes de peinture blanche. Dia, Yoshiko… et encore You.
You, c'est mon personnage préféré de la série. Sa plaque a été attaquée les deux fois — les rayures, puis la peinture. Quand j'ai découvert cette histoire, j'ai compris exactement ce que ressentait l'homme à genoux.
Cet homme, c'est Ryu Ozawa, élu municipal de Numazu. Et c'est le même conseiller qui, quelques mois plus tôt, s'émerveillait que des fans viennent de l'autre bout du pays nettoyer une plage. Cette fois, il ne s'émerveille pas. Il se rend sur place, s'agenouille, frotte la peinture presque à mains nues. Il se filme en train de le faire, et il publie deux messages.
Aux vandales, il demande de réfléchir à la manière dont ils utilisent leur vie.
Aux habitants et aux fans effondrés, il explique qu'aujourd'hui c'est impossible à enlever au chiffon, mais que petit à petit la peinture va s'écailler, que la couleur d'origine réapparaîtra, et que le retour à la normale ne sera pas difficile.
Les trois coupables ont été arrêtés dans les semaines qui ont suivi. En octobre 2019, les neuf plaques restaurées ont été réinstallées, célébrées par toute la ville comme une victoire collective.
Cet homme ne nettoyait pas une plaque d'égout. Il défendait un membre de sa ville. Pour Numazu, en 2018, s'attaquer à Chika ou à You, c'était s'attaquer à une habitante.
Personne n'avait calculé ça.
Ce que c'est devenu
Sunrise avait calculé des flux touristiques. Des paniers moyens. Des effets multiplicateurs à six milliards de yens.
Personne n'avait calculé le pain à la girafe. Ni des commerçantes de 80 ans qui montent des maquettes d'idoles pour comprendre leur propre quartier. Ni un élu à genoux sur un trottoir. Ni un scénariste qui s'endette pour sauver une île.
Love Live! Sunshine!! n'a pas sauvé Numazu. Ce sont les gens qui l'ont fait. Des deux côtés de l'écran.
Juin 2025 : l'épreuve
Revenons au Belluna Dome, mais cette fois du point de vue de la ville.
Pour les fans, ce soir-là, c'est un triomphe. Pour Numazu, c'est la dernière épreuve, et la plus dangereuse : la fin des activités du groupe. Le moment où, partout ailleurs, le tourisme s'effondre et la ville se retrouve seule avec ses décors.
Leur dernière chanson s'appelle Eikyuu hours — 永久, les heures éternelles. Elle a été numéro un de l'Oricon la semaine du 30 décembre 2024, leur premier numéro un en six ans. Pour un adieu.
Sauf qu'à Numazu, le concert d'adieu ne signe la fin de rien du tout.
JR Central a lancé une campagne qui court jusqu'en 2027 — 36 visuels saisonniers à collectionner, pensés pour faire revenir les gens toute l'année. Un nouveau festival est déjà programmé pour 2027. Et en mars 2026, le gouvernement japonais désigne officiellement Numazu « pôle de revitalisation locale par les contenus ».
Ces doubleuses inconnues, ce scénario moqué, cette ville que personne ne savait situer : dix ans plus tard, c'est un modèle d'État. Numazu figure pour la neuvième année consécutive dans les 88 lieux saints de l'anime, élue par 85 000 votes venus de 110 pays.
La série est finie. La ville continue. Parce qu'à un moment, les personnages ont cessé d'être une campagne marketing pour devenir des résidents permanents.
Le clip qui est une carte
Le clip d'Eikyuu hours n'a été tourné ni sur une scène, ni devant un fond vert. Il a été tourné à Numazu, dans la vraie ville, avec les vrais habitants.
Et regardez qui on y retrouve. Le Tsuji Photo Studio. L'auberge Yasudaya, celle de Chika. L'hôtel que tient la famille de Mari sur l'île d'Awashima. La confiserie aux dorayaki. Et là — cette mamie, dans sa petite boutique d'Uchiura, celle qui vend le Noppo Pan depuis toujours et qui jure qu'elle a été la première — elle tient les mains d'Arisa Komiya, la voix de Dia, et elles rient ensemble.
Le sous-titre, à ce moment précis, dit : 楽しいキモチを ずっとずっと大事に. Ce sentiment de joie — le chérir, encore et encore, pour toujours.
Vous comprenez ce que c'est, ce clip ? Ce n'est pas une carte des décors de l'anime. C'est une carte de Numazu. La vraie. Pour la suite.
Aqours ne disparaît pas : les concerts du groupe s'arrêtent, mais les seiyuu, elles, continuent de revenir à Numazu, encore aujourd'hui. Et pour marquer cette fin d'étape, le groupe n'a pas filmé des idoles sur une scène. Il a filmé une ville, et les gens qui y vivent. Comme pour dire : ce qui s'arrête, c'est le spectacle. Pas le lien.
La banderole
Je veux finir sur le plus petit détail de toute cette histoire. Et peut-être le plus important.
À l'entrée de la galerie marchande Nakamise, il y a une banderole à l'effigie du groupe, accrochée depuis des années. Un pèlerin de retour récemment a remarqué qu'elle était devenue bien sale, et s'est demandé s'ils n'allaient pas la remplacer.
Normalement, une affiche promotionnelle est retirée quand la campagne est terminée. Celle-ci est restée assez longtemps pour être salie par la pluie et le vent. Elle a vieilli avec la ville, comme ses murs, ses commerces, ses habitants.
Les personnages de Love Live! Sunshine!! ne sont plus une opération marketing à Numazu. Ce sont des résidents.
Vous vous souvenez du titre de leur chanson d'adieu ? Eikyuu hours. Les heures éternelles. Le groupe pensait peut-être chanter sa propre fin. En réalité, il décrivait ce qu'il laissait derrière lui — une ville où ses personnages ne mourront jamais vraiment, parce qu'une banderole sale refuse de tomber et qu'un élu se met à genoux pour les défendre.
Une ville qui se mourait. Une fiction écrite pour la sauver, par calcul, par stratégie, sans romantisme. Et des dizaines de milliers de gens, des deux côtés de l'écran, qui ont transformé ce calcul en quelque chose qu'aucun tableur ne saura jamais mesurer.
Si vous n'avez jamais vu Love Live! Sunshine!!, vous savez maintenant que ce n'est pas qu'une série d'idols. C'est l'histoire vraie d'une ville, racontée en chansons pendant qu'elle se déroulait pour de vrai. Regardez-la avec ça en tête — et la scène de la plage ne vous fera plus jamais le même effet.
Et si un jour vous passez au Japon : Numazu est à deux heures de Tokyo. Le bus vous accueillera avec la voix de Chika. Le Noppo Pan vous attend même au Gamers. L'aquarium d'Awashima a rouvert. Et il reste une banderole un peu sale, à l'entrée d'une galerie marchande, que personne ne veut décrocher.
C'est une ville où l'on vous attend. Même si vous n'y êtes jamais allé.
Le panneau, au-dessus de la gare, le dit depuis des années : 私たちのふるさと、沼津. Notre ville natale, Numazu.
Et tout est dans ce petit mot. Notre. Au début, il ne parlait que de neuf personnages de fiction. Puis il a parlé des habitants. Puis des fans. Et si vous êtes arrivés jusqu'ici avec moi — il commence peut-être déjà à parler de vous aussi.
Cet article accompagne la vidéo « Love Live! a sauvé une ville japonaise », à retrouver sur la chaîne MyAnimeTrip. Vous y trouverez les images, les archives et les séquences dont il est question ici.
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Pour préparer votre pèlerinage à Numazu
- Accès : environ 2 h depuis Tokyo (Tōkaidō Shinkansen jusqu'à Mishima, puis ligne Tōkaidō).
- Uchiura : bus depuis la gare de Numazu, sortie sud. Vérifiez les horaires des véhicules illustrés si vous voulez le bus de votre oshi.
- Awashima : ferry depuis Awashima Marine Park, parc rouvert depuis juillet 2024.
- Tampons Machiaruki : carnet en vente dans les commerces participants du centre-ville.
- À ne pas manquer : un Noppo Pan, évidemment.
La carte des lieux de pèlerinages sera bientôt disponible sur l'onglet pèlerinage !
Sources
Cet article — comme la vidéo — repose sur des sources primaires et sur la recherche universitaire consacrée au contents tourism. Les voici, pour que vous puissiez creuser vous-mêmes.
Recherche universitaire
- Matsuyama, S., « Regional revitalization, contents tourism, and the representation of place in anime: The Seichi-junrei of Love Live! Sunshine!! in Japan », Journal of Cultural Geography 39(3), 2022 — doi.org/10.1080/08873631.2022.2124062
- Mori, H., « Interorganizational Relations and Destination Marketing in Anime-Induced Tourism », Tourism and Hospitality 6(1):18, MDPI, 2025 — mdpi.com/2673-5768/6/1/18
- « The Power of Anime: A New Driver of Volunteer Tourism », Tourism and Hospitality 3(2):22, MDPI, 2022 — doi.org/10.3390/tourhosp3020022
- 安本宗春、「アニメ聖地巡礼を方策とした観光振興の可能性」, Université Otemon Gakuin, 2024 — i-repository.net
- Étude d'impact économique, NAIS — nais.or.jp
Témoignages et presse
- 山内貴範, entretien avec Mine (Tsuji Photo Studio), Real Sound, 2023 — realsound.jp
- サンフロント21懇話会, « 風は東から », série 6, 2017 — sunfront21.org
- Entretien avec Imamura Kunito (Awashima Marine Park), 週プレNEWS, novembre 2024
- Financement participatif des plaques d'égout, HuffPost Japon — huffingtonpost.jp
Archives et sources primaires
- Publications de Ryu Ozawa sur le vandalisme des plaques, juin 2018 — twitter.com/llllnumazullll
- Invitation au nettoyage de plage, avril 2016 (archive web) — web.archive.org
- Anime Tourism Association (88 lieux saints de l'anime) — animetourism.jp
- Campagne JR Central × Love Live! Sunshine!! 2026-2027 — recommend.jr-central.co.jp